Disclaimer: Je suis membre actif du Congrès Pour la République (Al-Mottamar, CPR). Ce qui suit est mon opinion et analyse strictement personnelles, et ne sont en aucun cas ceux du parti dans lequel je milite. Je n’ai aucune information officielle à partager avec les lecteurs de ce qui suit.
Suite aux résultats préliminaires des élections tunisiennes, qui confirment une tendance que plusieurs avaient prévue depuis des semaines, le raz-de-marée, ou plutôt le tsunami du parti islamiste de droite Ennahdha, semble soulever plusieurs questions et inquiétudes que j’aimerais adresser une partie dans cette courte analyse. Je commence dans cet article par analyser la fulgurante victoire d’Ennahdha, et exposer ma vision du paysage politique tunisien des 10 prochaines années. J’adresserais la question du court terme dans un autre article.
D’abord les résultats. Ceux qui suivaient la scène politique tunisienne de près n’avaient aucun doute sur la victoire d’Ennahdha. Il faut d’abord comprendre qu’Ennahdha n’est pas un parti ordinaire : il s’agit plutôt d’un mouvement, ou une sorte alliance tacite entre plusieurs tendances à obédience islamiste. Toute la droite conservatrice et religieuse tunisienne se retrouve donc sous l’étendard d’un seul parti. Connaissant un peu la société tunisienne, je ne trouve aucunement étonnant qu’une base fixe de 30% des tunisiens aient voté pour ce parti. Ce chiffre semble être confirmé par la plupart des sondages pré-électoraux effectués depuis le mois de mars 2011.
De plus, le poids de la droite tunisienne ne diffère pas de celles qu’on observe dans d’autres sociétés démocratiques. Rien de bien extraordinaire ni étonnant jusqu’à là.
Alors, pourquoi Ennahdha a obtenu plus de 40% des voix ?
Mis à part les 30% des tunisiens qui représentent la base de l’électorat conservateur, qui votera fort probablement toujours à droite, il y a dans ces résultats ce qu’on pourrait appeler l’électorat flottant : 10% de ceux qui ont voté pour Ennahdha ont fait ce choix pendant la campagne, et pour beaucoup dans les deux dernières semaines avant le scrutin. Ces 10% sont des tunisiens centristes, pas forcément religieux ou politisés, mais des tunisiens qui ont eu peur. La peur a été provoquée par la stratégie désastreuse du PDP et du Pôle de se présenter comme seuls remparts contre la droite, ainsi que les tentatives boiteuses et maladroites de certains médias d’influencer le vote en voulant diaboliser Ennahdha de manières loin d’être subtiles.
Or, le résultat fût que certains tunisiens, que j’estime à ces 10%, a senti là une menace profonde à leurs liberté. Oui, certains tunisiens entrevoyaient, à tort ou à raison, dans le discours des forces se proclamant du progressisme et de la modernité, une menace à leur liberté de pratiquer, de porter le voile, de faire la prière, etc. En jouant sur le registre de la peur de l’autre, ces partis ont convaincu, indirectement, ces 10% à voter pour le parti qui, selon eux, va protéger leur droit à pratiquer leur religion.
Si mon raisonnement peut sembler simpliste, c’est qu’il l’est quelque part : il y a d’autres variables qui ont joué dans le choix d’Ennahdha, notamment la campagne extraordinaire qu’ils ont mené sur le terrain, et les méthodes, pas toujours orthodoxes qu’ils ont utilisé pour « convaincre ». Il n’en reste pas moins que je suis convaincu que ce 10% existe, et qu’ils ne voteront pas forcément à droite aux prochaines élections.
Il est à mon avis essentiel, et primordial, pour le parti centriste, le CPR, et de centre gauche, le FDTL, de gruger dans cet électorat flottant d’Ennahdha. En continuant d’éviter de jouer le jeu de la division et en évitant la politique de la peur, en ayant un discours modéré et proche du centre, ils seront sans doute capables de récupérer ces voix perdues. En plus des voix qu’ils récupèreront à la gauche du spectre (celles du PDP notamment), Al-Mottamar et Ettakatol pourront à mon avis jouer à pied d’égalité avec Ennahdha. Le paysage politique tunisien sera tripartite : composé de 3 grands partis qui couvriront la quasi-totalité du spectre : centre gauche (FDTL), centre (CPR), et droite (Nahdha). À mon avis, ces trois partis seront encore là les prochaines 10 à 20 ans, et se partageront le pouvoir à tours de scrutins législatifs et présidentiels. Ceci n’empêche évidemment pas l’existence d’autres partis, relativement minoritaires, tel le Pôle qui restera sans doute le représentant d’une certaine gauche, le POCT pour l’extrême gauche, et la droite libérale peut-être sous forme d’un nouveau parti issu de rescapés du PDP et peut-être de Afek.
Je dois de souligner qu’en plus du type de régime qui sera adopté (tout porte à croire que ce sera un régime mixte), le mode de scrutin qui sera choisi (1 tour vs. 2 tours, majoritaire vs. Proportionnels, etc.), et la loi de financement des partis qui sera adoptée (financement uniquement public avec ou sans limites sur dons privés), influencera beaucoup la structure future du paysage politique tunisien.