Disclaimer: Je suis membre actif du Congrès Pour la République (Al-Mottamar, CPR). Ce qui suit est mon opinion et analyse strictement personnelles, et ne sont en aucun cas ceux du parti dans lequel je milite. Je n’ai aucune information officielle à partager avec les lecteurs de ce qui suit.
Suite aux résultats préliminaires des élections tunisiennes, qui confirment une tendance que plusieurs avaient prévue depuis des semaines, le raz-de-marée, ou plutôt le tsunami du parti islamiste de droite Ennahdha, semble soulever plusieurs questions et inquiétudes que j’aimerais adresser une partie dans cette courte analyse. J’ai publié une petite analyse qui essaye d’expliquer la fulgurante victoire d’Ennahdha. Dans ce qui suit, je vais essayer d’expliquer pourquoi Ennahdha ne pourra pas faire ce qu’elle veut comme elle veut au sein de l’Assemblée Constituante (l’AC).
Avec plus ou moins de 40% des sièges au sein de l’AC, Ennahdha est la force politique la plus importante du pays. Représentant une droite conservatrice et religieuse, ce parti-mouvement enflamme les passions depuis des mois, et provoque chez les tunisiens des réactions allant de l’admiration et du culte jusqu’à la peur et le dégout. Cette crainte est justifiée à mon avis par un manque de culture politique naturel chez un peuple pour qui tout ceci est nouveau. Le changement fait peur, et c’est tout à fait naturel.
Je suis personnellement un farouche opposant aux idées véhiculées par Ennahdha. Je m’oppose de nature au conservatisme social sous toutes ses formes qu’il soit nationaliste, religieux, idéologique, ou culturel. La vision du parti islamiste ne me convient pas. Mais, je n’ai pas peur d’Ennahdha. Pour trois raisons :
D’abord parce qu’ils n’ont pas obtenu la majorité absolue (50% plus 1), et je suis convaincu qu’ils ne pourront l’obtenir dans un futur proche. Et comme ils représentent seuls la droite conservatrice et religieuse, ils seront toujours amenés à composer avec des partis du centre et de la gauche afin d’obtenir la majorité.
Ensuite, parce qu’il s’agit aujourd’hui d’une Constituante où aucun parti ne peut prétendre avoir la légitimité pour écrire seul un texte qui organisera les vies des tunisiens pour plusieurs générations. La responsabilité est trop lourde, et les Nahdhaouis le savent très bien.
Enfin, les chantiers en attente sont tellement complexes et compliqués, qu’Ennahdha n’a aucun intérêt à vouloir s’y attaquer toute seule. Politiquement, il est plus « safe » de partager le poids et la responsabilité avec d’autres. Ennahdha ne veut pas gouverner seule, ils l’ont déjà exprimé à sur plusieurs tribunes à qui voulait entendre.
Maintenant, pour être plus concret, j’aimerais expliquer le scénario le plus plausible des prochains mois, voire années.
Il faut d’abord bien comprendre que l’AC a été élue avec 2 mandats principaux et distincts : la lourde tâche d’écrire une nouvelle constitution, et celle non moins imposante de gouverner le pays.
Commençons par le gouvernement. Les trois premiers partis (Nahdha, CPR, et FDTL qui regroupent ensemble 70% des voix) ont tous exprimé leurs désirs de voir naitre un gouvernement d’unité nationale post-23 Octobre. Contrairement au PDP, au Pôle et à Afek, le Al-Mottamar et Ettakatol n’ont pas exprimé d’objections de principe à participer à un gouvernement de coalition (u d’unité, ou d’intérêt national) avec Ennahdha. Il me semble donc évident que ces trois partis formeront le prochain gouvernement. Selon ma lecture personnelle des déclarations des uns et des autres, Ennahdha viserait le premier ministère qui reviendrait probablement à son secrétaire général : Hammadi Jebali. Le poste de président de la république et celui non moins important de président de l’Assemblée reviendraient au FDTL et au CPR, à moins que l’on décide de placer deux personnalités indépendantes à ces deux postes clés, ce qui ne serait pas une mauvaise idée à mon sens.
On parle donc de coalition gouvernementale où les grands gagnants négocieraient et se partageraient les portefeuilles ministériels. La coalition pourrait être plus large, pour inclure quelques indépendants, et des personnalités indépendantes (des technocrates) pour diriger certains ministères et occuper des hauts postes dans l’administration, et peut-être même quelques élus des listes indépendantes de Hachmi Hamdi, même si je trouve cette dernière option fort improbable étant donné l’estime que portent les 3 grands partis à ce méprisable personnage.
Le gouvernement devra s’attaquer aux réformes et prendre les mesures urgentes nécessaires afin de remettre l’économie sur pieds, et relancer la machine. Les priorités feront l’objet de tractations, et la stratégie gouvernementale globale sera les résultats des rapports de force en présence. Dans ce domaine purement politique, tout est possible, mais je suis sûr que le pragmatisme et l’intérêt national vaincront. Ces 3 partis ont un long passé de coopération, se connaissent bien, et sauront trouver des terrains d’entente sur les questions de la gestion du pays. Je ne suis pas très inquiet sur la stabilité du pays à ce niveau.
Il y a donc ce gouvernement d’unité nationale d’un côté, et la Constitution de l’autre.
Alors, pour la Constitution, c’est une toute autre histoire. Ici c’est chacun pour soi. Il ne peut y avoir d’alliances ou de coalitions quant à la rédaction du texte fondateur de la nouvelle Tunisie. Il est suicidaire pour n’importe lequel des trois premiers partis de s’allier avec un autre pour imposer ensemble leurs choix sur le texte de la Constitution.
Voici comment je pense que ça se passera :
Dès le début des travaux, les thèmes de la Constitution seront définis : libertés, régime, justice, etc., et pour chaque thème, une commission formée d’élus sera formée et se penchera sur le texte. Chaque commission pourra bien sûr avoir recours à de l’aide externe (de l’extérieur des élus eux-mêmes) sous forme de conseillers et experts : juristes, économistes, sociologues, historiens, syndicalistes, etc., ainsi que des chercheurs et des recherchistes qui seront embauchés pour la cause.
Les commissions débattent et rédigent des propositions, qui seront validés ou invalidés par toute l’assemblée via un vote. La validation nécessiterait la majorité claire des 2/3 des élus (67% = 145 élus). Il est clair ici qu’aucun parti ne pourra imposer quoi que ce soit, et que les alliances n’ont aucun sens dans ce contexte. Les différentes forces en présence devront nécessairement arriver à un quasi-consensus sur chaque point du texte.
Voilà donc, sommairement comment à mon avis ça va se passer. On vient bien que le risque que Ennahdha arrive à imposer ses idées, que ce soit au niveau du gouvernement ou au niveau de la rédaction de la nouvelle Constitution.
Enfin, j,aimerais rappeler un point important que beaucoup semblent oublier : Ennahdha, ou le CPR, ou le FDTL ne détiennent pas le pouvoir, c’est nous le peuple qui détenons désormais le pouvoir, et c’est nous qui l’avons délégué à nos représentants provisoires. Ce pouvoir nous le contrôlons par la pressions que nous pouvons exercer directement ou indirectement sur nos élus : pétitions, mobilisation, manifestations, sit-in, envoi de emails aux élus, appels direct des élus, médiatisation, etc.
Nous aussi devons apprendre à user de nos nouvelles libertés et de pouvoir retrouvé, pour que, s’ils dévient de la trajectoire que nous leurs avons tracée, ils sauront que nous serons là pour les ramener illico sur le bon chemin. Parce que nous n’attendrons pas 23 ans cette fois.